Mais c’est quoi être en couple ?


Génération « En amour, j’peux pas vous dire plus. »

Si on s’écoute parler d’amour aujourd’hui, qu’est-ce qu’on entend ? Toute une série d’expressions courantes telles que :

« Je suis avec quelqu’un ».

« J’ai une relation avec quelqu’un ».

« T’as quelqu’un dans ta vie ? ».

« Est-ce que t’as une petite amie ? ».

« Je sors avec quelqu’un ».

« Notre relation est compliquée ».

« Quelle est la nature de votre relation ? ».

« Où est-ce que vous en êtes dans votre relation ? ».

« Vous êtes toujours ensemble ? ».

« Qui il est pour toi ? ».

« Je suis perdue. Moi-même, je ne sais pas ce que je veux ».

« On est ensemble sans être ensemble ».

« Il ne sait pas ce qu’il veut ».

« Je me cherche »…

Qu’est-ce que ces expressions disent de notre idéal moderne de l’amour et de notre façon de vivre en couple ?

Elles disent que le couple est miné de l’intérieur, par un sentiment d’incertitude qui se généralise et affecte « la relation » de l’homme et de la femme. On ne sait pas quand est-ce que « la relation » a commencé et se termine (ni début ni fin clairs). On ne sait pas à quoi on s’engage.

Lorsqu’on « sort ensemble », il n’y a pas de date de début ou de fin. On peut commencer, s’arrêter, reprendre au bout de quelques mois, sortir avec quelqu’un d’autre en parallèle, car la nature de la relation n’est pas claire, comme en témoigne cette jeune femme :

« J’étais en relation avec un garçon. Mais jamais on a discuté de qui on était l’un pour l’autre. On se voyait parfois. On ne se voyait plus. Et ça reprenait. Quand on ne se voyait plus, j’ai rencontré quelqu’un d’autre. On est sorti ensemble. Du coup, je me suis retrouvée à sortir avec deux garçons et je commence à me sentir mal… »[1].

Lorsqu’on « sort ensemble », à quel moment est-on officiellement avec quelqu’un ? Et à quel moment ne l’est-on officiellement plus ? A quoi s’engage-t-on ? Aucune des réponses à ces questions n’est claire. Car sortir ensemble, c’est accepter d’être dans le flou et de vivre un « amour liquide ».

Ces expressions disent également que le couple a beaucoup de mal à se projeter dans le futur. On ne sait pas si on va continuer à vivre ensemble, si donc on peut s’installer dans un appartement commun, faire des enfants, etc.

Elles disent que le couple a beaucoup de mal à préciser la nature de « la relation », le rôle et l’engagement de chacun, les attentes et devoirs de chacun. L’absence d’engagement clair, de rôle explicite : on est « ensemble », on est avec « quelqu’un » dont on ne sait pas quel est son rôle, son degré d’engagement, etc. A l’inverse, lorsqu’un homme et une femme sont mariés, on ne parle plus de façon vague en termes de « relation ». On sait qu’ils se sont engagés l’un envers l’autre en tant qu’ « époux » et « épouse », qu’ils ont des devoirs réciproques dont la solidarité dans les situations difficiles, etc. « Etre en relation », c’est être simplement ensemble sans se décider sur la nature de « la relation ». On ne peut rien dire de plus car cette relation n’est le résultat d’aucune décision, d’aucun engagement.

Sortir avec « quelqu’un » : mais qui est ce « quelqu’un » ? On ne peut pas en dire plus car ce n’est pas forcément un futur époux ou épouse. C’est « quelqu’un » dont on ne sait pas ce qu’il est aujourd’hui et ce qu’il sera demain. Avoir une « petite amie », c’est avoir quelqu’un qui est moins qu’une amie et encore moins qu’une épouse. Ces termes disent que l’autre est une personne dont le rôle et la relation ne sont pas encore clarifiés. Ils disent combien on a du mal à nommer l’autre, à préciser son rôle et son engagement vis-à-vis de soi.

Ces expressions disent que dans le couple, chacun doute de lui-même, de sa valeur voire de son identité personnelle. Et chacun doute de l’autre également. En effet, pendant toute « la relation », chacun se demande : « Qui je suis vraiment ? Qu’est-ce que je veux vraiment ? Qui elle est pour moi ? Qu’est-ce qu’elle veut vraiment… ?

Elles disent que chacun est dans une quête permanente d’amour et de confirmation de son amour. Parce qu’on est « en relation » indéterminée, on a besoin de confirmer régulièrement à l’autre non plus son statut d’« époux » et d’« épouse », mais ses émotions.

Ces expressions disent une grande vérité sur notre époque : on est passé d’une vision du mariage comme engagement à vie à une quête à vie du grand Amour, d’épanouissement et d’indépendance individuelle. Cette quête à vie fait entrer l’homme et la femme dans une vie incertaine.

Elles disent combien on a peur de s’engager, car désormais, se marier, c’est être « casé », c’est rentrer dans une « case », c’est jouer un rôle social, et c’est « mettre la corde au cou ». Au mariage, on préfère « avoir une aventure » amoureuse ou sexuelle, ou encore, on préfère « l’union libre », comme si le mariage excluait la liberté, comme s’il n’était qu’une prison…

Toutes ces expressions sont le nouveau langage d’une génération qui n’ose plus prendre de décisions et s’engager vraiment. C’est le signe d’une époque moderne où l’amour et le couple ont perdu toute solidité : ils sont devenus « liquides »[2]. Ceci car, contrairement aux corps solides, les liquides ne peuvent pas conserver leur forme lorsqu’ils sont pressés ou poussés par une force extérieure, aussi mineure soit-elle. Les liens entre leurs particules sont trop faibles pour résister. Et ceci est précisément ce qui caractérise les liens fragiles et les changements constants au sein du couple moderne. Se projeter sur la durée devient difficile car contradictoire avec le désir de liberté, d’indépendance et d’épanouissement personnel. D’où la tendance à se garder des portes de sortie, à veiller à ce que toutes les attaches que l’on noue soient aisées à dénouer, à ce que tous les engagements soient temporaires, valables seulement « jusqu’à nouvel ordre ». D’où la tendance à « sortir ensemble » ou à vivre sous le même toit qui n’est pas une préparation à la vie de couple marié mais un mode de vie qui aboutit très rarement au mariage, et qui se termine très souvent par la séparation.

      Conclusion

La vérité, c’est que la quête du grand Amour combinée au désir d’indépendance et d’épanouissement personnel a mené toute une génération à devenir des intermittents de l’amour. Ils l’ont condamné à vivre dans « l’incertitude comme norme »[3].

Pour dépasser cette crise, toute une génération a besoin de repenser ses choix de valeurs, de changer son regard sur la vie, sur le bonheur, sur l’amour et la famille. On a besoin d’une initiation à un nouvel art de vivre et d’aimer…

Notes :

[1] Témoignage d’Adeline

[2] Cf. Bauman, Zygmunt (2010), L’amour liquide : De la fragilité des liens entre les hommes, éditions Pluriel.

[3] Cf. Palmade Jacqueline (Collectif sous la direction de) (2003), L’Incertitude comme norme,‎ PUF. Cf Lallement, Michel (01/12/2003), L’incertitude comme norme. Article publié dans la revue Sciences Humaines, numéro Les mouvements sociaux https://www.scienceshumaines.com/l-incertitude-comme-norme_fr_3675.html

 

Pour aller plus loin :

Comment les sociétés en sont venues à accepter le célibat :  http://www.atlantico.fr/decryptage/comment-societes-en-sont-venues-accepter-celibat-et-pourquoi-etait-pas-gagne-gerard-neyran-834020.html 

Autour du livre de Jean-Claude Kaufmann. La femme seule et le Prince charmant : http://www.cairn.info/revue-travail-genre-et-societes-1999-2-page-153.html

Jean-Claude Bologne, Histoire du célibat et des célibataires : http://www.psychologies.com/Couple/Seduction/Celibat/Livres/Histoire-du-celibat-et-des-celibataires

Pascal Lardellier, Les Célibataires, idées reçues, éd. Le Cavalier Bleu : Présentation de ses analyses dans cet article pour Libération « C’est mieux que d’aller au Club Med » : http://www.liberation.fr/evenement/2007/02/17/c-est-mieux-que-d-aller-au-club-med_85277

Alix Leduc, Tout pour plaire… et toujours célibataire : http://www.marieclaire.fr/,femme-cherche-homme-femme-celibataire,20255,458479.asp

Jacqueline Palmade (Sous la direction de), L’incertitude comme norme. Article publié dans la revue Sciences Humaines https://www.scienceshumaines.com/l-incertitude-comme-norme_fr_3675.html